Thumbnail image

Analyse De 60 000 Reportages Des JT De 20h France 2 Et TF1

Suite aux vagues de chaleur de dĂ©cembre 2021 et aux reportages des JT de TF1 et France 2 avec des personnes buvant le rosĂ© en terrasse innocemment sans comprendre la puissance des changements climatiques en cours comme dans le film “Don’t Look Up”. Il m’a fallu analyser les reportages sur le changement climatique plus en profondeur et sur la durĂ©e.

J’ai pour cela scannĂ© avec un projet numĂ©rique tous les textes des 60 000 reportages disponibles sur le site de France 2 et TF1 pour les JT de 20h depuis 2013. Les mĂ©thodes de rĂ©cupĂ©ration de donnĂ©es, qui sont en libres accĂšs, sont expliquĂ©es dans cet article. Et je vous invite Ă  consulter le site web du projet d’oĂč est tirĂ© la photo de couverture de cet article.

Il en ressort que 99.2% des reportages ne contiennent pas le mot rĂ©chauffement, dĂ©rĂšglement ou changement climatique, seulement 481 en parlent sur les 60 000 analysĂ©s. J’en ai conclu que mon producteur de lĂ©gumes me parle plus de climat que les JT de TF1 et de France 2.

Un constat partagé par des journalistes comme Thomas Baëito dont le tweet a été liké par la rédactrice en chef de France Info et certains journalistes des Echos ou du Temps :

Cet article qui prend largement appuie sur les travaux du sociologue Jean Baptiste Comby, dans sa thĂšse “La question climatique”. Il a conduit 70 entretiens avec des journalistes en charge de l’environnement dans les mĂ©dias gĂ©nĂ©ralistes nationaux, et analysĂ© 663 reportages sur les enjeux climatiques dans les JT.

Avant de commencer

Un point vocabulaire sur le changement climatique du sociologue Jean Baptiste Comby :

“Il conviendrait donc de ne pas parler non pas d’un ‘rĂ©chauffement climatique’ mais de ‘changements climatiques’ au pluriel pour souligner que, en fonction des territoires et des pĂ©riodes, les rĂšglements des climats provoquĂ©s par le rĂ©chauffement anthropique de l’atmosphĂšre terrestre prendront des tournures variĂ©es.” L’expression “rĂ©chauffement climatique” est rĂ©ductrice

Une analyse générale - les grands thÚmes des JT

En guise d’introduction, on peut regarder quels sont les grands thĂšmes du JT de 20h de France 2 sur les 3 dernieres annĂ©es, qui sont grossiĂšrement les mĂȘmes que ceux de TF1.

2020 et 2021 - Une explosion des reportages sur le coronavirus

Covid-19 (775), Etats Unis (109), Vaccin covid (69), Afghanistan (57)

ThĂšme des JT de France 2 en 2021

Coronavirus (1073), DĂ©confinement/Confinement (317); États-Unis (137)

ThĂšme des JT de France 2 en 2020

ParenthĂšse sur la canicule de 2019

Gilets jaunes (75) RĂ©forme des retraites (71) États-Unis (64) **Canicule (57)**

ThĂšme des JT de France 2 en 2019

Les canicules de 2019 (juin et juillet) est le seul thÚme dont les JT ont le plus parlé lié aux changemements climatiques, hélas quand on zoome sur ce thÚme on trouve ce genre de reportage loufoque :

J’ai fait beaucoup d’effort pour trouver des reportages sĂ©rieux, et on est souvent déçu comme dans “Canicule : la France Ă©touffe” - France 2. En deux minutes de reportage chrono, on nous conseille de visiter des grottes, et de s’hydrater, on apprend aussi les impacts sur la culture des fraises, et on voit des marathoniens boire de l’eau.

Bravo Ă  la rĂ©daction de TF1 qui fait l’exploit de ne pas mentionner les changements climatiques durant les canicules, on a seulement chez France 2 de bons reportages mais qui sont noyĂ©s dans tous ceux citĂ©s en haut :

Un petit rappel du rĂ©sumĂ© pour dĂ©cideurs du GIEC fait toujours du bien aprĂšs vu un reportage sur l’effet positif, ou nĂ©gatif selon le media, des canicules sur les soldes :

A.3.1 It is virtually certain (99–100% probability) that hot extremes (including heatwaves) have become more frequent and more intense across most land regions since the 1950s - RĂ©sumĂ© pour dĂ©cideurs GIEC 2021

Les reportages de 2013 Ă  2021 parlant du climat

Nombre de reportages par mois sur les changements climatiques, on oscille surtout entre 1 et 18 reportages par mois sur 400

Tous les reportages mentionnant les changements climatiques

J’ai regardĂ© une centaine de reportages sur 8 ans. J’ai Ă©tĂ© Ă©mu de voir Nicolas Chateauneuf, la personne qui prĂ©sente presque chaque sujet sur le climat, prendre de l’Ăąge, pousser mĂȘme une barbe plutĂŽt sympathique et commencer Ă  mettre des lunettes. Mais Ă  part cela, le constat est plutĂŽt dĂ©plaisant. Je ne parle pas des voix uniformisĂ©es presque caricaturales des reportages, mais les rares reportages parlant des changements climatiques mettent souvent son lien avec celui-ci au conditionnel, et parfois le nient.

Le tabou des causes des changements climatiques

On nomme encore plus rarement les causes : l’alimentation, transport, chauffage, consommation d’objets etc. On prĂ©fĂšre utiliser des formulations neutres et floues comme “si rien ne change” ou “Ă  condition que nous maintenons le changement climatique Ă  2 degrĂ©s”. On ne parle jamais des systĂšmes productivitifs Ă  outrance, ou mettre un bĂ©mol aux technologies utopistes, comme le clonage des sĂ©quoias, ou l’avion du futur 0 carbone vendues par les industriels, qui financent en partie les mĂ©dias via les annonceurs.

Par contre, chaque annĂ©e on parle de records, en oubliant que l’annĂ©e derniĂšre on avait dĂ©jĂ  battu le record, en pleine amnĂ©sie gĂ©nĂ©rale.

Un drame Ă  la patinoire, suivi d'un cri d'alarme des scientifiques sur le climat

Un JT de France 2, un fait divers en 3Ăšme position, et ensuite le cri d'alarme, mĂȘme les journalistes ont l'air lassĂ© de les relayer

Et on alterne entre le pire :

On parle souvent des effets nĂ©fastes du rĂ©chauffement climatique. Jamais de ses effets positifs, bien moins nombreux. Au nord-est des États-Unis, la Nouvelle-Angleterre est le royaume des homards. Ils s’Ă©taient fait plus rares or les eaux plus chaudes les font revenir et la pĂȘche n’a jamais Ă©tĂ© aussi abondante. - “Etats-Unis : des homards en abondance” - 2013 - France 2

Et le meilleur :

Cette courbe, c’est la concentration du CO2, du dioxyde de carbone dans l’atmosphĂšre. Elle fluctue lĂ©gĂšrement jusqu’au dĂ©but de l’Ăšre industrielle. On commence Ă  brĂ»ler du charbon, du pĂ©trole et cette courbe explose. Le CO2, c’est le moteur du rĂ©chauffement climatique.

J’ai parfois eu de l’espoir, comme dans “RĂ©chauffement : 2016, annĂ©e record” oĂč on peut entendre pendant 5 secondes “l’Homme, avec ses Ă©missions de gaz Ă  effet de serre” pour ensuite brouiller les pistes en responsabilisant “El Nino”.

Ou quand Valerie Masson-Delmotte, la co-prĂ©sidente du groupe 1 du GIEC, en 2019 dans “RĂ©chauffement climatique : des chaleurs inĂ©dites et planĂ©taires” qui explique la part de l’Homme est Ă  100% sĂ»r dans le rĂ©chauffement climatique.

Sur les experts interviewés

Le sociologue Jean Baptiste Comby prĂ©cise que les experts comme Jean Jouzel ou ValĂ©rie Masson Delmotte “interviennent plus pour attester du problĂšme et ses impacts que pour expliquer et comprendre d’oĂč il vient”.

Les changements climatiques “sont causĂ©s par les ‘activitĂ©s humaines’. Or le flou de cette catĂ©gorie universalisante, illustrĂ©e par des fumĂ©es d’usines ou des pots d’échappements, ne favorise pas une discussion sur les logiques productives, industrielles ou financiĂšres pouvant aggraver l’effet de serre."

Des fumées d'une usine

Le classique pour illustrer un reportage sur le climat

Vers une augmentation des fréquences de reportages sur les changements climatiques ?

Le rĂ©flexe naturel serait de dire qu’on a de plus en plus de reportages sur les changements climatiques et ses causes. Non, toujours la mĂȘme courbe d’environ 45 reportages dans l’annĂ©e sur 3000 reportages par an pour TF1 et 5000 pour France 2, soit entre 0,4 et 1.4% max par an.

Une courbe autour de 45 reportages par an sans augmentation de 2013 Ă  2021

Nombre de reportages par an sur le changement climatique

L’ordre des reportages

Comme l’ordre des pages de rĂ©sultats de Google, plus on s’Ă©loigne loin de la premiĂšre page de rĂ©sultats moins le reportage est pertinent pour les rĂ©dactions. On assiste Ă  une gaussienne centrĂ©e autour du milieu du JT : 11Ăšme position sur en gĂ©nĂ©ral 17 ou 20 reportages dans un JT.

Les JT de France 2 ont ouvert seulement 8 fois depuis 2013 avec un sujet parlant des changements climatiques. Ca a été par exemple la démission de Nicolas Hulot, ou la COP21.

Un presentateur devant le risque d'incendie au Canada

Distribution de l'ordre des JT

Un exemple caricaturale, c’est l’ouverture de ce JT de France 2 du 17 septembre 2019 avec ce bon reportage “RĂ©chauffement climatique : les prĂ©visions encore plus sombres” qui enchaine par contre avec des petites solutions sur les Ă©missions sur l’Ă©levage de vaches sans mentionner l’importance d’arreter ou de rĂ©duire la viande comme le recommandent des think tank pour dĂ©carbonner notre Ă©conomie.

Et bien sĂ»r le reportage d’aprĂšs sur le pĂ©trole parle des “automobilistes qui se ruent sur les pompes” sans Ă©voquer les changements climatiques.

4 reportages du JT de France 2

Les sombres prévisions, et ensuite des vaches et du pétrole

Du pĂ©trole Ă  l’infini ?

Les Ă©nergies fossiles avec le pĂ©trole sont Ă  l’origine des changements climatiques et gĂ©nĂšrent des crises pĂ©troliĂšres depuis les annĂ©es 1970. Des pays comme les Pays Bas ont fait le choix de rĂ©duire ses importations avec un rĂ©seau cyclable continues et sĂ©curisĂ©es Ă  travers tout le pays. Dans les JT, les reportages sur le pĂ©trole avec leur “facture toujours plus lourdes” ou des “prix qui flambent” s’enchainent en ne mettant presque jamais en avant des solutions comme l’utilisation de vĂ©lo cargo qui fait Ă©conomiser des milliers d’euro aux familles.

Le sociologue Jean Baptiste Comby illustre ce problĂšme :

Le prix du baril Ă  un niveau prochainement insoutenable. Une telle contrainte Ă  court terme doit pousser nos gouvernants Ă  favoriser un changement radical de modĂšle de production. Or, construites sur le mirage de la relance financiĂšre, aucune des politiques empruntĂ©es par les gouvernements occidentaux ne prend cette direction, et si rien ne change, nos Ă©conomies vont, d’un pas sĂ»r, dans le mur.

Fatigue - toujours rĂ©expliquer les mĂȘmes choses

On retrouve chaque annĂ©e et plusieurs fois dans la mĂȘme annĂ©e toujours la mĂȘme question : “comment expliquer l’intensification des phĂ©nomĂšnes climatiques ?” On parle tellement rarement du climat qu’on est obligĂ© de rĂ©expliquer les bases Ă  chaque fois, et que non c’est pas parce qu’il a gelĂ© ce matin Ă  Toulouse que les changements climatiques n’existent pas. Et on fait ça depuis les annĂ©es 1970. Et dĂšs ces annĂ©es lĂ , les vrais responsables comme Total, “oĂč le problĂšme y est reconnu noir sur blanc”, prĂ©parent leur fabrique de doutes.

A croire que les sujets climat sont devenus un marronnier :

Un marronnier, en journalisme, est un article ou un reportage d’information de faible importance meublant une pĂ©riode creuse, consacrĂ© Ă  un Ă©vĂ©nement rĂ©current et prĂ©visible. source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Marronnier_(journalisme)

Ce problĂšme d’habitude est expliquĂ© Ă  merveille par cet extrait dans “La Question Climatique” :

La banalisation de la question climatique rejette un peu plus encore dans l’oubli la thĂšse selon laquelle, si les climats changent anormalament ce serait parce que l’ordre social qui s’est durablement imposĂ© depuis prĂšs d’un siĂšcle et demi est devenu insupportable pour les systĂšmes naturels en gĂ©nĂ©ral et la machine climatique en particulier.

Des doutes et encore des doutes

Ce qui fait le plus mal c’est qu’en plus de rĂ©expliquer les mĂȘmes choses, on Ă©met des doutes, et on relaye des propos climatoseptiques comme avec cette polĂ©mique de 1976 2016 “RĂ©chauffement climatique : N. Sarkozy n’est pas convaincu” : les journalistes qui devraient le ridiculiser au mĂȘme titre que quelqu’un qui dirait que l’eau ne mouille pas restent dans la retenue la plus totale.

Lorsqu’un record de chaleur hivernale est encore une fois battu, le dialogue avec les deux journalistes est irrĂ©aliste : “Peut on Ă©tablir un lien entre cette hausse des tempĂ©ratures et le changement climatique? “ - “Ah non, il est encore trop tĂŽt.” “MĂ©tĂ©o : une douceur pas forcĂ©ment liĂ©e au rĂ©chauffement climatique” (2016 - France 2)

L’utilisation du conditionnel qui fait perdre toute force au reportage. Comme l’explique ClĂ©ment Viktorovitch “nous avons tendance Ă  ĂȘtre plus facilement Ă©mus par ce qui nous semble avĂ©rĂ© et prĂ©cis, plutĂŽt que par ce qui nous paraĂźt douteux et vague”

“Pour les gĂ©ologues, c’est peut-ĂȘtre un effet du rĂ©chauffement climatique.” 2017 - “Suisse : huit disparus aprĂšs une coulĂ©e de boue”

“Le rĂ©chauffement climatique pourrait en partie expliquer l’intensitĂ© de ces phĂ©nomĂšnes” “2021 - IntempĂ©ries : comment expliquer l’intensification des phĂ©nomĂšnes climatiques ?”

Un présentateur devant le risque d'incendie au Canada

Le point d'interrogation qui fatigue

L’utilisation de modalisation, c’est prĂ©senter un reportage de façon discutable. Certains reportages ont tendance Ă  abuser de la forme interrogative pour y insĂ©rer un Ă©lement d’incertitude “qui peut suffire Ă  changer le sens d’une information”, explique ClĂ©ment Viktorovitch, alors qu’il y a aucun doute dans leur reportage. Comme dans :

Quand on en parle, c’est parfois comme un dĂ©tail insignifiant. Sur un reportage de 1 minute 30, “IntempĂ©ries records : comment expliquer ce phĂ©nomĂšne ?” France - 2, on conclut tout sourire Ă  15 secondes de la fin : “plus le climat se rĂ©chauffe, plus il y a d’humiditĂ© dans l’air, c’est un fait scientifique, et plus le risque d’avoir des pluies violentes est Ă©levĂ©. La France reste un pays au climat tempĂ©rĂ©, mais qui rentre comme le monde en zone de turbulences”

DĂ©politisation du problĂšme

En s’appuyant une nouvelle fois sur la thĂšse de Jean Baptiste Comby, on peut apprendre que les journalistes “estiment d’ailleurs qu’en illustrant un problĂšme, ils s’en tiennent aux faits et sont donc objectifs; cette croyance professionnelle oublie toutefois qu’en ne traitant pas les causes de ces faits, une telle mĂ©diatisation contribue Ă  les Ă©pargner, Ă  dissoudre les responsabilitĂ©s, et Ă  prendre parti pour les interprĂ©tations officielles. Ce faisant, la prĂ©tention des journalistes Ă  l’objectivitĂ© est malmenĂ©e dans la mesure oĂč ils cautionnent l’ordre social en ne l’interrogeant pas.”

Autrement dit, certains journalistes ne veulent tellement pas paraĂźtre militants, qu’ils omettent inconsciemment ou non, des informations. Paradoxalement, ils deviennent des militants de la sociĂ©tĂ© du monde sans fin productiviste.

La question climat n’est pas dĂ©peinte comme un enjeu politique, c’est Ă  dire nĂ©cessitant une redĂ©finition en profondeur de l’organisation sociale et des logiques de productions et de consommation dominantes, mais bien davantage comme un problĂšme se manifestant par un ensemble de dĂ©sordres naturels susceptibles de susciter une rĂ©action morale.

On assiste alors Ă  une “fait diversification” du problĂšme climatique sans jamais remettre en cause notre sociĂ©tĂ© productiviste.

En poursuivant leurs objectifs d’audience par le biais d’un traitement axĂ© sur les consĂ©quences spectaculaires et les initiatives exemplaires, contribue Ă  une dĂ©politisation du problĂšme climatique

La course Ă  l’audience

La rĂ©dactrice en chef de France 2 communique presque uniquement sur les courbes d’audience sur twitter.

Le JT de 20h réalise ses 2 meilleures semaines de la saison en PDA (23.3%)

Tweet sur les audiences rédactrice en chef

Cela engendre plusieurs choses, comme le manque d’analyse de fond du problĂšme prĂ©cise Jean Baptiste Comby :

PressĂ©s par le temps comme par les exigences d’audience et devant composer avec des moyens de production prĂ©caires, les journalistes tendent dĂ©sormais Ă  raconter les enjeux environnementaux sur un mode anecdotique

Et Ă©galement, une norme consciente ou inconsciente sur si on va traiter une information et comment :

La fabrique des “news” est fortement contrainte Ă  des exigences commerciales, et donc aux verdicts de l’audience et aux recettes publicitaires qui en dĂ©coulent. Ceci entraine une redĂ©finition des critĂšres du “bon” reportage.

Les solutions présentées

L’Ă©cocitoyennetĂ© - faire culpabiliser les classes populaires et moyennes

L’Ă©loge des petits gestes du quotidien est le vecteur prĂ©fĂ©rĂ© de communication sur les solutions aux problĂšmes climatiques. Comme dans “Climat : et vous, que faites-vous ?” - France 2 - 2018, oĂč on peut entendre :

Je ne laisse pas couler le robinet quand je me brosse les dents, des choses toutes simples - micro trottoir France 2

Qu’est ce qu’on doit entendre vraiment quand on parle d’Ă©cocitoyennetĂ©, c’est qu’il n’y a pas besoin de faire plus d’efforts que d’Ă©teindre la lumiĂšre ou l’eau. On peut continuer Ă  voyager loin, acheter des grosses cylindrĂ©s “qui ont les meilleures dans leur catĂ©gorie de consommation de carburant”, et se surĂ©quiper d’appareils numĂ©riques et electromĂ©nagers.

Le but de l’écocitoyennetĂ© vient de servir de marqueurs de distinction sociale. Primer l’intĂ©rĂȘt Ă©cologique pour signaler un dĂ©sintĂ©rĂȘt Ă©conomique, l’enjeu est notamment de marquer sa distance avec les individus les plus pauvres.

Ca pourrait nous donner le sourire quand on sait l’importance des actes Ă  faire, -5% ou plus de gaz Ă  effet de serre par an. Ce genre de tĂ©moignage permet aussi de cacher les autres gestes plus importants qu’on pourrait prendre :

le privilĂšge accordĂ© pour des raisons commerciales aux cadrages visant Ă  ‘sensibiliser’ entraĂźne Ă©galement un rĂ©cit journaliste conformiste, c’est Ă  dire peu critique et donc soumis Ă  l’ordre politique Ă©tabli

D’autant plus qu’on sait que “Les 1 % les plus riches sont responsables de deux fois plus d’émissions que la moitiĂ© la plus pauvre de l’humanitĂ©”

La pensĂ©e Ă©cocitoyenne passe sous silence les inĂ©galitĂ©s de contribution au problĂšme climatique, ce qui Ă©vite de rendre visibles et discutables les hiĂ©rarchies sociales. (…) L’éco citoyennetĂ©, dite universelle et neutre, profite Ă  certains intĂ©rĂȘts et groupes sociaux qu’à d’autres.

Tandis que le confinement de la question climatique aux enjeux de l’attĂ©nuation des Ă©missions de GES masque les inĂ©galitĂ©s face au problĂšme et met tout le monde dans le mĂȘme bateau, un cadrage qui prĂȘterait davantage attention aux problĂ©matiques de l’adaptation pourrait rĂ©vĂ©ler que les membres des classes sociales favorisĂ©es bĂ©nĂ©ficient d’un accĂšs privilĂ©giĂ© aux canots de sauvetage. Cela reviendrait Ă  inscrire les souffrances provoquĂ©es par les dĂ©rĂšglements climatiques non plus dans les domaines peu polarisables de la nature ou de l’imprĂ©voyance individuelle, mais dans celui de l’organisation collective.

On assiste Ă  un paradoxe social oĂč les pauvres et la classe moyenne sont mal vus car ils ne font pas les gestes “ecocitoyen” en n’ayant pas un SUV electrique, mais ils contribuent le moins aux gaz Ă  effet de serre. Les transformant en “Ă©cologistes Ă  leur insu”

Cette asymĂ©trie reflĂšte un Ă©tat des rapports de force entre les classes sociales et s’ancre plus prĂ©cisement dans la monopolisation des instruments du dĂ©bat public par les groupes dominants (…) Or, c’est prĂ©cisĂ©ment parce que les discours Ă©cocitoyens occultent le coĂ»t environnemental Ă©levĂ© des styles de vie des classes supĂ©rieures et moyennes supĂ©rieurs que ces derniers peuvent rĂ©guliĂšrement faire leur profession de foi Ă©cologique sans avoir Ă  interroger leurs aspirations consumĂ©ristes.

Soucieux d’éduquer en douceur pour Ă©viter de contrarier trop brutalement l’ordre social dominant et les valeurs morales qui le sous tendent, ils veillent Ă  ce que les messages ne soient ni “trop violents” ni “à cĂŽtĂ© de la plaque

C’est lĂ  oĂč le discours Ă©cocitoyen avec lequel on est bercĂ© depuis tout petit est dangereux pour permettre une rĂ©elle transition de notre Ă©conomie. Cela gĂ©nĂšre qu’à une Fresque du Climat oĂč j’ai participĂ©, un participant pourtant sensibilisĂ© Ă  la question climatique car il Ă©tait ingĂ©nieur de l’ADEME et pĂšre, ne concevait pas de rĂ©duire l’aviation car ce sont pour lui “ses meilleures vacances”. Comme si les vacances se rĂ©sument Ă  prendre l’avion et partir Ă  l’autre bout du monde, sachant que seulement 11 % de la population mondiale l’a dĂ©jĂ  pris, cela revenait Ă  dire que 89% de la population mondiale n’a pas pu avoir d’excellents souvenirs dans leur vie ?

Un aller retour Paris New York dépasse le budget annuel individuel pour respecter l'accord de Paris

Les voyages en aviation comparé à l'objectif de l'accord de Paris de 2To CO2 par an - Source BonPote

Comby conclut merveilleusement par

L’individualisation des enjeux “permet de mettre l’ordre social capitaliste Ă  l’abri de la critique Ă©cologique et fournit (…) un prĂ©cieux paravent public.

Sur ce paravent il faut appuyer avec cet autre citation qui appuie sur le fait qu’il faut que tout le monde fasse sa part :

On ne peut changer les individus sans changer la sociĂ©tĂ©. Il s’ensuit que c’est bien en redĂ©finissant profondĂ©ment l’organisation de la vie collective et les institutions socialisatrices que l’on peut “changer les hommes qui passeront par elles et que l’on rĂ©volutionne les individus qui feront la sociĂ©tĂ© de demain”.

NĂ©anmoins, il ne faut pas caricaturer cette pensĂ©e en disant que les citoyens n’ont aucun effort Ă  faire, aller au rythme nĂ©cessaire pour respecter l’accord de Paris nous avons besoin de tout le monde.

Sur l’opposition ou les alternatives

On a vu que le sujet du climat est dépolitisé par les reportages. Ceci a tendance à neutraliser toute critique :

DĂ©politiser revient Ă  “mettre le discours climatique dans la catĂ©gorie des discours “sans opposants”, au mĂȘme titre que les thĂ©matiques antiracistes, Ă©cologistes ou celles liĂ©es Ă  la lutte contre des maladies universelles”

Les reportages parlant du changement climatique ”n’entame en rien l’échelle des valeurs capitalistes”

Sur plus de 60 000, nous avons 0 reportage parlant de “nĂ©olibĂ©ralisme”, 19 de “libĂ©ralisme”, et enfin 21 de “capitalisme”. Sur ces derniers, qui contiennent le mot “capitalisme”, nous avons un florilĂšge de peur, de casseurs ou de baba cools Ă  qui ça passera dans pas longtemps :

Je vous dĂ©conseille donc d’utiliser le mot “capitalisme” dans vos discours car il est connotĂ© nĂ©gativement et l’employer fera de vous des personnes “au mieux comme sympathiques, anecdotiques ou guĂšre gĂ©nĂ©ralisables, et au pire comme farfelus ou utopistes” comme le dĂ©crit Jean Baptiste Comby dans sa thĂšse.

L’alternative Ă©cologique, si elle ne disparaĂźt pas complĂštement des mĂ©dias gĂ©nĂ©ralistes, demeure prĂ©sentĂ©e, dans les rares reportages qui la mĂ©diatisent, sur le registre de l’exotisme ou de “l’expĂ©rience originale et sympathique”

Des manifestants occupant les rues pour faire un rapport de force

Des farfelus qui ne vont pas 'durer trĂšs trĂšs longtemps' d'aprĂšs ce reportage de TF1

2 reportages seulement sur les 21 contenant le mot “capitalisme” remettent le productivisme sans limite du capitalisme doucement en question :

“le texte n’est pas prĂȘt d’entrer en vigueur, le parlement EuropĂ©en a dĂ©jĂ  annoncĂ© qu’il s’y opposerait.”

Le danger avec cette omission d’autres voies que le capitalisme est de croire qu’il n’y a pas d’alternative comme le disait Thatcher en 1970 et que cela pourrisse nos imaginaires collectifs ce qui empĂȘchera le respect de l’accord de Paris.

Cette mise en sourdine au sein du mouvement Ă©cologiste de toute perspective idĂ©ologique autre que celle colportĂ©e par les jeux politiques et mĂ©diatiques dominants constitue un autre facteurs contribuant fortement Ă  Ă©clipser du dĂ©bat public conventionnel les visions expliquant que le problĂšme climatique interroge frontalement les structures sociales du capitalismes et les modes de vie qu’elles encouragent.

Les arguments qui plaident pour une profonde redĂ©finition des logiques Ă©conomiques dominantes afin de faire face Ă  la “crise Ă©cologique” ne parviennent toujours pas Ă  pĂ©nĂ©trer rĂ©guliĂšrement l’espace des discussions officielles sur le problĂšme climatique.

Et on assiste plutĂŽt Ă  son contraire, comme dans ce reportage d’ouverture de 2019 de France 2 “Bourse mondiale : une fin d’annĂ©e record” ou de 2021 “Bourse : record historique du CAC 40” oĂč on ne fait jamais le lien avec les changements climatiques.

Reportage de France 2

Euphorie boursiĂšre: Du jamais vu depuis 12 ans !

De l’espoir

Avant de conclure je veux quand mĂȘme lister les bons mais rares reportages qui permettent de faire avancer la remise en question de notre sociĂ©tĂ© trop gourmande en Ă©nergie fossile :

On entend parfois que les COPs ne servent Ă  rien, mais elles permettent nĂ©anmoins d’en parler dans la presse et donc de toucher l’opinion public.

David Pujadas et les diffĂ©rents scĂ©narios du GIEC oĂč on “abandonne progressivement les Ă©nergies fossiles” dans “RĂ©chauffement climatique : les diffĂ©rents scĂ©narios possibles”

Et une petite liste en vrac:

Conclusion

Les JT traitent leurs tĂ©lĂ©spectateurs comme des enfants Ă  qui il faut sans cesse rĂ©expliquer les mĂȘmes choses. On ne traite pas les changements climatiques comme la guerre en Irak ou un fait divers. Les frĂ©quences et l’intensitĂ© des canicules, crues, incendies, le manque de neige… sont dans toutes les tĂȘtes. Il faut maintenant expliquer comment les attĂ©nuer en mettant l’accent sur les causes liĂ©es Ă  un systĂšme productiviste et court-termiste. Et proposer tous les jours des solutions : vĂ©gĂ©taliser et localiser un maximum son alimentation, se dĂ©placer sans pĂ©trole car 56% des actifs prennent leur voiture pour faire 2km, expliquer qu’il faut mettre un pull chez soi en hiver, arreter de perdre son argent et son temps chez Zara, rĂ©duire le temps de travail pour avoir du temps pour rĂ©flĂ©chir Ă  tout ça et profiter de ses proches, une activitĂ© qui ne dĂ©pend pas d’energie fossile.

Le consentement au capitalisme n’est ni unanime, ni homogĂšne, ni dĂ©finitivement acquis. C’est notamment pour cela que la conservation d’un ordre social suppose l’entretien permanent de sa lĂ©gitimitĂ©. Il s’ensuit des cadrages qui individualisent le problĂšme climatique ont Ă©galement pour enjeu de conforter l’architecture sociale et Ă©conomique des sociĂ©tĂ©s de marchĂ© en marginalisant les interprĂ©tations susceptibles d’en saper les fondements symboliques. - Jean Baptiste Comby dans “La Question Climatique”

Si vous avez lu jusqu’au bout vous voudrez certainement signer deux pĂ©titions sur le sujet :

Posts in this Series